LETTRE A LA COULEUR ROUGE
APRÈS LE RÊVEUR DE LA FORÊT

AU MUSÉE ZADKINE

18 décembre 2019

Ma chère Rouge,

 

Un tout petit musée au fond d’une cour.

Un lieu hors du temps.

Je pourrais m’arrêter là, et ne pas franchir la porte du musée, rien que pour cette impression de temps qui s’arrête, ce matin, dans le froid lumineux de l’hiver à Paris, rien que pour plonger 100 ans en arrière dans le Paris bohème.

Mais le délice ne s’arrête pas là. A l’intérieur, je m’y sens tout aussi bien. Des petites salles au plafond bas, des fenêtres sur la cour, un étroit escalier qui monte à l’étage, un lieu plein d’âme, un lieu accueillant. Rien à voir avec les « huge white cubes » efficaces de Pompidou.

 

« Le rêveur de la forêt ». Dans un univers où tes camarades brun, vert et gris sont dominants, tu te fais bien discrète, mais tu es là, malgré tout.

D’abord dans un dialogue discret entre deux artistes contemporaines, Estefanía Peñafiel Loaiza et Ariane Michel, qui nous invitent dans des lieux traversés la nuit, pour l’une par des migrants entre la frontière du Mexique et des États-Unis, et pour l’autre par une chouette surplombant la place de la Concorde. Regards doux et intenses à la fois.

 

Mais c’est du côté des surréalistes que tu m’as le plus intriguée. Dans une signature. Une fois de plus.

Une signature tellement étrange - en rouge – en bas à droite du tableau : 3 titres, 2 artistes (Victor Brauner et le douanier Rousseau), 3 séquences de chiffres, 2 dates, 2 équations.

Encore un mystère. En fait, le tableau – La rencontre du 2bis rue Perrel (atelier de Rousseau puis de Brauner) – est une reprise par Victor Brauner en 1947 de la Charmeuse de Serpents de Rousseau peinte 40 ans plus tôt, qu’il modifie en y insérant une de ses créatures, le « Conglomeros ». Un mystère de résolu au moins. Pour le reste, on imagine bien un petit jeu surréaliste de comptage du nombre lettres pour les titres, et de somme de somme de somme de nombres pour les dates.

Ce qui y est réellement frappant, c’est que, dans ce tableau, il y met des yeux grands ouverts, appelant le regard, se détachant du reste. Or ces yeux ne sont visibles ni dans le tableau initial du douanier Rousseau ni dans la sculpture initiale du Conglomeros. Étonnant.

De quoi alimenter le mythe des yeux de Brauner. En 1931, il peint un autoportrait avec un œil arraché. Prémonition ? Coïncidence ? 7 ans plus tard, il perd l’usage de son œil gauche dans un accident… 

Drame qui nous renvoie à l’importance de l’œil, et surtout à celle du regard.

 

Sur sa tombe à Montparnasse, une seule phrase : « Pour moi, peindre c’est la vie, la vraie vie, MA VIE ».

Une belle déclaration d’amour.

 

Avec toute mon amitié,

Stéphanie.

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