LETTRE A LA COULEUR ROUGE
APRÈS LA FORCE DU DESSIN, COLLECTION PRAT

Petit Palais (Paris), le 16 juin 2020

 

 

Ma chère Rouge,

 

Il faut toujours des premières fois.

 

Cette fois-ci, c’est celle d’avoir été prise d’un fou rire en plein milieu d’une exposition. 

Pour celle de la collection Prat, au Petit Palais, où les murs respirent la passion de l’histoire de l’art, le sérieux d’une collection construite minutieusement, et malgré tout le poids de l’institution, il faut le vouloir…

 

Le pire est que ce fou rire est parti du fait que je me suis trouvée complètement ridicule. 

Tu m’as bien eue ...

Attirée par toi dans la signature d’Eugène Delacroix, deux lettres rouge - E.D. - en bas à gauche, je trouve l’anecdote amusante que quelques mois plus tôt c’était encore toi qui m’avais appelée dans celle de Degas, et qu’accessoirement ils avaient tous les deux les mêmes initiales : E.D. 

Encouragée par ma découverte, je regarde vite le coin du dessin suivant, un Cézanne. Un simple P dans un cercle. Je trouve cela très amusant de voir le grand maître de la modernité signer uniquement par l’initiale de son prénom, sacré Paul !

Mon amusement s’arrête d’un coup quand je découvre dans le dessin suivant le même P noir encerclé alors qu’il ne s’agit plus d'un Cézanne … Illumination : le petit P n’est pas pour Paul mais pour Prat, le collectionneur. 

Quelle ignorante … la honte !

Fou rire.

 

Pardon, mais, malgré tout le sérieux de cette exposition, je suis encore euphorisée par le plaisir simple de rentrer dans une salle de musée.

 

Et quel plaisir de pouvoir découvrir le caractère du trait de certains grands peintres : Poussin, Courbet, Manet, Seurat, Toulouse-Lautrec, Cézanne. Leurs toiles sont ailleurs, loin. Ici, il n’y a que leurs dessins.

Parfois, la toile (celle qui était en gestation au moment du dessin) apparait en petit dans la légende. On ne peut que la deviner. D’ailleurs on la regarde à peine, happé par la spontanéité du trait dans le dessin qui, lui, est physiquement présent. Le rapport est inversé. L’esquisse devient l’œuvre.

C’est magique.

Tout comme le secret contenu dans l’origine étymologique du mot dessin (disegno) : elle est la même que celle de dessein. Ce n’est qu’au 18ème que les deux mots se séparent, comme si l’exécution et l’intention devaient être distinctes. L’exposition rétablit délicieusement le lien entre les deux. Car le dessin, comme le formule Louis-Antoine Prat est ce « moment où l’idée jaillit ». Ce moment où on ne sait trop dire si c’est l’esprit de l’artiste qui guide sa main ou l’inverse.

 

Du rouge, je savais que j’allais en trouver. Je savais que tu serais là, ne serait-ce qu’au travers d’un trait à la sanguine dans ces dessins classiques qui associent le fusain et la sanguine avec quelques rehauts de craie. 

Noir, rouge et blanc. 

Les trois couleurs primitives, originelles. Le carbone, la terre, la pierre. Celles que les premiers hommes ont ramassées à leurs pieds pour reproduire des formes sur des parois. Les couleurs de Lascaux. La grotte, la matière, la couleur. 

Et le « miracle » de l’apparition cher à Maylis de Kerangal dans un Monde à portée de main.

 

« Le roman demande à un moment donné que l'on suspende notre incrédulité, qu'on y croit, et qu'on y entre », dit-elle. Le roman ? Certes, mais cela vaut aussi pour le dessin, non ? …

Avec toute mon amitié,

Stéphanie.

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