LETTRE A LA COULEUR ROUGE
APRÈS JACOBSEN AU MUSEE BOURDELLE

12 février 2020

Ma chère Rouge,

 

En colère…

Je suis en colère contre mon ado qui prend trop de place, contre la fréquence des vacances scolaires, en colère de n’avoir que 40 pauvres minutes pour visiter l’expo, en colère de devoir m’arrêter toutes les deux minutes pour expliquer aux filles de quoi il s’agit.

 

Il faut être honnête, je suis, dans le fond, en colère contre moi-même d’être incapable de dépasser mon humeur pour goûter quelques minutes au monde onirique qui nous est offert.

Et puis, du rouge il y en a partout et nulle part.

Décidément tout m’énerve, surtout la petite voix de ma fille qui me répète tous les 2 mètres "mais il n’y a rien d’étrange dans cette exposition" (il faut dire qu’elle était curieuse de la promesse du titre « Les contes étranges de N.H. Jacobsen »).

"Elle n’a vraiment rien d’étrange, la petite sirène".

Je me retiens de hurler.

 

Et puis soudain sa petite main serre très fort la mienne.

Nous sommes devant le « Troll qui flaire la chair de chrétiens ».

Le voilà, l’étrange.

Immense, écrasant, terrifiant.

Le bronze est pesant, les arêtes tranchantes, les angles cassants, la ligne violente.

Jacobsen sculpte comme Egon Schiele dessine et comme Van Gogh peint : le trait vient trancher l’image.

Le corps osseux nous domine, nous étouffe. 

Nous pénétrons dans l’univers cauchemardesques des contes.

Nous redevenons enfant, quand il fait noir et que les monstres se dessinent dans les ombres.

 

Et il y en aura d’autres, des monstres : la mort qui emporte l’enfant loin de sa mère, prostrée ; l’ombre qui fuit devant nos yeux, …

 

Et cette fois-ci, ce n’est pas toi, ma chère Rouge, qui habite cette rencontre, mais ton camarade le vert, qui n’est rien de moins que ton complémentaire. Marque de l’oxydation du bronze, il vient ajouter au drame. 

Comme si la malédiction de la relation de cette couleur à la chimie était une fatalité.

Michel Pastoureau le répète : "l'Occident a associé le vert à tout ce qui était instable". Au Moyen-Âge, le vert-de-gris s’obtenait par oxydation de cuivre avec un acide (citron, vinaigre, …) et était très instable. A tel point que les vêtements verts au théâtre étaient peints et non teints. Ils déplaisaient d’autant plus aux acteurs que le vert-de-gris était aussi extrêmement toxique. La mauvaise réputation de la couleur s’installe définitivement quand Molière s’écroule sur scène en 1673 … habillé de vert. Enfin, tel que le veut la légende : "On ne sait pas trop si c'est vrai, mais on l'a dit, et à partir du moment où on l'a tellement dit, ça devient vrai" (Pastoureau).

 

Légendes.

Contes.

De quoi nourrir notre imaginaire, hanté par ces croyances et créatures étranges.

Finalement ma colère aura été féconde. Du vide provoqué par l’introspection égoïste, le choc a été d’autant plus violent.

N’est-ce pas un des premiers rôles des œuvres d’art : nous sortir de nous-mêmes ?

Avec toute mon amitié,

Stéphanie.

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