LETTRE A LA COULEUR ROUGE
APRÈS DAMIEN CABANES, OEUVRES RÉCENTES

Galerie Éric Dupont (Paris), le 12 juin 2020.

 

 

Ma chère Rouge,

 

Elle m’avait glissé en me regardant avec ses grands yeux qui scrutent le monde : « c’est un des meilleurs peintres de sa génération ». Avec une promesse douce mais ferme comme celle-là, difficile de résister à la curiosité. C’est quand elle a ajouté « quand il peint, il ne ment pas » que c’est devenu un impératif. Je ne pouvais pas passer à côté d’un peintre qui ne ment pas.

Après avoir traversé Paris sur mon vélo en essayant de me calmer – j’ai peur de trop entretenir mon désir puis d’être déçue - je pousse cette grande porte intimidante de la galerie.

 

Elles sont immenses.

Des grandes toiles brutes agrafées au mur.

Ce sont de grands pans de lin découpés à la hâte dans le rouleau. Il n’a pris le temps ni de préparer son support ni de le fixer après.

Il a juste peint. 

 

Juste peindre.

Deux mots qui préjugent d’un acte qui peut paraitre simple mais qui ne l’est pas.

J’imagine physiquement sa tension. Ne pas penser, ne pas se préoccuper de la réaction du support, de cette peinture qui coule, résister à la fatigue, garder de la fermeté dans le bras mais laisser la main libre…

Un acte exclusif dans lequel il s’est engagé tout entier. Sa main, ses yeux, son corps, son esprit. 

Juste peindre.

J’imagine le plaisir aussi. Celui du pinceau qui glisse, de l’image qui apparait, des couleurs qui interagissent, des lignes qui se brisent …

Mais je ne fais qu’imaginer. Je ne fais que projeter. Car « juste peindre » est admirable.

Et je n’en suis qu’à désirer de savoir « juste peindre ».

 

Mais pour l’heure, ce sont mes yeux qui se réjouissent, et ce qui s’offre à eux, c’est une multitude de bouquet de fleurs à taille d’homme. Des fleurs aussi grandes que moi qui ont investi l’espace et habitent la galerie. Elles me regardent presque dans les yeux, alors que je les dévisage. Elles sont une présence silencieuse, rassurante. J’aurai presque envie de me confier à elles. 

 

Mais devant l’absurdité de mon élan je me reprends et me mets à te chercher ma chère Rouge, partout dans ce festival de couleurs. Pour me raccrocher à la réalité. Alors je m’approche et vois dans toutes les touches rouges, mêlés à la peinture, des petits intrus : un léger fil textile, une aiguille de pin, un cil, un poil de pinceau … pas si intrus que ça à y repenser, plutôt des traces de la vie de l’atelier, un coup de vent et l’aiguille de pin vient se glisser sur la toile, un mouvement sec de la main et le pinceau perd un poil, une poussière dans l’œil et le cil tombe sur la palette, …

Des traces de vie.

Les traces de poètes de René Char - cher au propriétaire des lieux - qui résonnent : « Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver ».

Avec toute mon amitié,

Stéphanie.

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