LETTRE A LA COULEUR ROUGE
APRÈS NOCTURNES DE MARIE BOVO

Fondation Henri Cartier-Bresson (Paris),  le 9 juin 2020

 

Ma chère Rouge,

 

L’incessante pérégrination des objets.

 

La première fois que j’ai entendu cette expression, c’était un dimanche après-midi d’hiver. Sieste trop longue des enfants, parcs fermés, nuit tombée, journée qui se finit comme un cheveu sur la soupe. Et pour couronner le tout, mon mari pose son pied sur un playmobil égaré. Il explose. Les jouets en plein milieu du salon, les clés de l’appart dans la baignoire, les feuilles de paie du mois dernier sous la construction en Kapla, …

L’incessante pérégrination des objets.

 

J’ai souri quand j’ai vu ces mots repris sur les murs de la Fondation Henri Cartier Bresson.

Certes, Marie Bovo ne parle pas du bazar de mon appartement parisien mais bien des objets qui se déplacent entre chacune de ses prises photos. Non pas des objets purement esthétiques, mais de vrais objets, des objets du quotidien, des objets qui vivent avec ceux qui habitent le lieu.

Mon œil forcément est attiré en priorité par les rouges : une bassine, les braises d’un réchaud, l’emballage d’une barre de céréales, et puis un morceau de toile cirée comme tentative mince d’isolation d’un toit dans un camp de Roms à Marseille, …

Marie Bovo y a photographié de nuit, à plusieurs jours d’intervalle, la même scène immobile, au même endroit. La lumière change, les objets changent, les couleurs changent.

 

Couleurs intenses d’ailleurs. Certainement dû au temps de pose, long, très long, parfois jusque 3h. C’est éternel, quasiment un acte de résistance dans un monde où l’instantané est devenu maitre.

 

Et par ce geste, et par son travail, l’artiste nous plonge dans une vraie poésie du temps.

D’abord dans l’approche chronique, avec les dates et heures précises de la prise de vue (pourquoi diable faut-il que ça m’énerve qu’ils ne classent pas les photos en ordre chronologique ?), ensuite dans la narration, puisqu’elle raconte la petite histoire de sa rencontre avec le lieu, dans un récit simple et vrai, et enfin dans l’approche historique puisque son récit s’inscrit dans un récit plus grand, celui qui nous dit qu’est advenu le lieu après son passage. 

Malheureusement, la plupart ont des fins tragiques : le camp de Roms est évacué, les mosaïques murales d’un restaurant disparaissent sous le placo du nouveau propriétaire, les fils à linge des cours intérieures - qui sont des liens humains entre voisins - disparaissent avec la gentrification, …

Comme si ses clichés, une fois l’image captée, faisaient disparaitre la réalité.

L’image apparait.

Le lieu disparait.

Vertigineux.

 

Et toi ma chère Rouge, tu te transformes en une tache qui fait mémoire. Mémoire d’une existence. Dernier rempart avant la disparition. 

 

Je ne peux m’empêcher, en voyant plus tard la vidéo Voie lactée, de revivre celle de Sarkis, Au commencement l’apparition , 2005.

Dans la première, Marie Bovo suit le parcours du lait qu’elle fait couler dans les rues de Marseille. Le lait, par sa blancheur, vient y faire disparaitre la saleté des trottoirs de la ville.

Dans l’autre, l’artiste Sarkis enfonce son doigt dans une bassine de lait et y fait apparaitre, « moment magique » selon Georges Didi-Huberman dans Blancs soucis, une tache, « un petit tourbillon de pigment rouge ». 

 

Cette fois ci, ma chère Rouge, tu te transformes en une tache qui fait irruption. Irruption magique. Premier frémissement d’une apparition.

 

Apparition-disparition.

Tu m’invites à jouer une fois encore.

Pour mon plus grand plaisir.

Avec toute mon amitié,

Stéphanie.

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