LETTRE A LA COULEUR ROUGE
APRÈS VLADIMIR VELIČKOVIĆ 

AU FONDS LECLERC DE LANDERNEAU

31 décembre 2019

Ma chère Rouge,

 

Pour la première fois, je ne me réjouisssais pas de te revoir.

L’univers de Vladimir Veličković, envahi de ta furie, de gris, et de noir, me hante encore.

C’est un malaise physique qui m’habite depuis que j’ai traversé les salles du Fonds Leclerc en Bretagne : nausée, vertige et une furieuse envie de fuir.

Il m’a fallu fermer les yeux, respirer et me convaincre que ce qui m’entourait n’était « que » des œuvres d’art. Un peu comme quand on se réveille d’un cauchemar, on a beau se persuader en se réveillant que ce n’était pas réel, notre cœur bat à nous faire mal, et l’horrible présence de cet univers ne s’efface que trop doucement.

C’était bien cela d’ailleurs – je crois – que l’artiste cherchait : nous laisser une cicatrice dans l’âme, au travers de ses chairs écartelées, de ses plaies béantes, de ses animaux symboles de la putréfaction (rats, corbeaux, chiens…), tout cela sans subtilité, avec une évidence atroce.

Là où Rembrandt ou Soutine nous offraient des entrailles animales, Vladimir Veličković laisse les animaux intègres et nous jette au visage des entrailles humaines. Sans retenue.

 

Déroutée, heurtée, j’ai trouvé refuge grâce à toi. « Trouvé refuge » ? Disons plutôt « lâchement fui l’abject »… 

Tout d’abord - comme un appel à un nouveau jeu de piste - je suis tombée sur une flèche « à la Bacon » (puis une 2ème, puis une 3ème …). En moins bien d’ailleurs, puisqu’elles – contrairement à celles de Bacon - pointaient vers quelque chose, indiquaient un sens de lecture, une idée de mouvement. Cela m’a rapidement agacé. J’aurais voulu qu’elles soient uniques, mes flèches de Bacon.

C’est plus loin, dans ses travaux du début des années 70, que tu étais là. Non pas magistralement comme dans toutes ses autres toiles faites exclusivement de noir, de gris, de rouge, mais de manière plus anecdotique avec tes autres camarades, les grands absents de tous les travaux : jaune, vert et bleu.

Ensemble, par petites taches, vous formiez un étrange nuancier. Un nuancier qui est revenu dans la suivante, puis la suivante, ... Un tout petit détail qu’il appellait « les couleurs possibles ». Ces couleurs qu’il n’utilisait pas.

Comme une sorte de nuancier Pantone d’une œuvre qu’il n’a finalement pas réalisée ? Comme une évocation du cinéma, du mouvement qu’il voulait capter dans ses toiles ? Il s’inspire d’Edward Muybridge, c’est sûr, mais peut-être étaient-ils, ces nuanciers, un hommage à Eisenstein, et à son cinématisme, théorie des liens analytiques possibles entre le cinéma et la peinture (ou autres formes d’œuvres d’art) ?

 

Je n’ai pas cherché à y répondre. 

Ces nuanciers, comme un fil rouge, ont donné à mon regard la liberté d’éviter les toiles dans leur horreur, et de se défiler lâchement dans un petit coin réconfortant.

Même si j’aime l’idée que ce soient vous, couleurs, qui habitiez cet espace, que ce soit chez vous que j’ai trouvé réconfort, je ne suis pas très fière d’avoir fui.

Avec toute mon amitié,

Stéphanie.

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