LETTRE A LA COULEUR ROUGE
APRÈS BARBARA HEPWORTH AU MUSEE RODIN

4 mars 2020

Ma chère Rouge,

 

Une petite pile de globules rouges en bois, voilà la seule chose que j’ai réussi à faire, bien misérablement.

Il y avait dans un coin, un petit espace coloré et feutré, avec des pièces en bois qui semblaient sortir tout droit d’un jeu d’éveil pour tout-petits. On y était invité à s’engager, expérimenter, toucher, empiler, percevoir… Et bien, la seule chose que j’ai perçue était un sentiment de profonde nullité. Ma pauvre pile informe était bien loin de la poésie des sculptures de Barbara Hepworth.

 

Pourtant l’intention était bonne. C’était bien la matière qui était célébrée dans cette expo, une matière qui résiste aux mains de l’artiste. 

« Plus l’artiste est-il rendu incertain du résultat de son effort par la nature de la matière qu’il tourmente et des agents dont il use pour la contraindre, plus pur est son désir, plus évidente sa vertu. (…) C’est pourquoi, le travail du marbre nous semble plus digne que celui de la glaise ; le burin, plus honorable que l’eau forte ; la fresque (…) plus relevée et vertueuse que toute peinture qui admet la reprise, le retouche, le repentir. » (Paul Valéry, Œuvres)

A-t-elle lu ces mots de Valéry ? Se sont-ils rencontrés pour en discuter ? Car cela aurait très bien pu être les siens, ceux qu’elle aurait prononcés, là à l’écran, avec son fichu rouge et son rouge à lèvres éclatant. Elle y dit autrement son profond respect pour le travail de la matière en affirmant : « j’ai appris à sculpter le marbre en Italie avec un maitre tailleur, pas avec un artiste ». Elle y dit son amour pour le bois, le bronze, le marbre qui lui résistent et son ennui pour la glaise et l’argile. Elle y dit le plaisir intense qu’elle éprouve et qui « découle de la relation que l’on a avec la « vie » du matériau ». 

 

La relation avec la vie du matériau… Mais quelle est donc la nature de ce plaisir ?

 

Car on sent bien dans ces œuvres d’un côté la tension de la main de l’artiste, et de l’autre, surtout, la résistance de la matière. On la voit même : la nervure du bois qu’elle découvre et met en perspective…

Le bois a cédé sous ses mains, il a hurlé qu’il était encore vivant, il a craqué sous son geste, puis il s’est assagi, il s’est laissé dompter, il s’est tu définitivement, pour offrir à nos yeux la beauté de sa matière.

La lutte a dû être rude avec le guarea, arbre tropical, dont elle reçoit 17 tonnes en 1954 pour tailler la merveille qu’est Corinthos…

 

Pourtant la poésie de ses formes est un apaisement. Elles habitent harmonieusement l’espace, elles l’habitent de leur douceur. Elles sont prêtes à accueillir. On voudrait s’y lover, s’y reposer.

Comme si on se glissait pour un week-end dans un paysage en Cornouailles, là où Barbara s’est nourrie des formes, des couleurs, de la lumière, de la matière de St Ives. Elle y a fait corps avec le paysage, ressenti le vent qui caresse les surfaces, l’eau des vagues qui modèlent la pierre, le sel qui polit les rochers. Elle a vu la marque de l’homme, des monolithes aux phares, des cercles païens aux bateaux de pêche. Elle a vu leurs formes dessinées, puis elle a offert son regard.

 

Elle a fait tout ça avec son fichu rouge et son rouge à lèvre éclatant.

Avec toute mon amitié,

Stéphanie.

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