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LETTRE À LA COULEUR ROUGE
APRÈS 
L'ECOLE DE PARIS AU MAHJ

Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme (Paris), le 22 septembre 2021.

 

 

 

Ma chère Rouge,

 

 

Netflix aurait dû me mettre la puce à l’oreille.

Akiva est peintre.

Akiva est juif.

Akiva peint des portraits de ses proches et des scènes de vie profane.

Son père, rabbin hassidique, résiste. Ça ne se fait pas.

Il résiste cependant avec plus de douceur que celui d’Asher Lev de Chaïm Potok.

Et les voici tous, les peintres juifs de l’Ecole de Paris, ils ont fait de même. Peindre portraits et scènes de la vie profane. 

Leurs pères ont-ils résisté ?

Pour Simon Mondzain, il y a eu heurts.

Pour Mané Katz, en revanche, son père l’encourage.

 

Peu importe (Freud me pardonnera), au MAHJ, c’est une profusion de portraits et je navigue de l’un à l’autre au gré de tes appels, ma chère Rouge.

Le corsage de la Philomène (1909) de Sonia Delaunay est un immense aplat rouge et étonne face aux fleurs d’un rouge vibrant du papier peint et de ses joues. 

A l’inverse la tunique de l’Homme à la Lettre (1915) de Simon Mondzain est rouge mais pleine de volume. D’autant plus impressionnante que le visage est un crâne creux sans vie, et des yeux vides.

Aussi froids que les yeux noirs de La Femme au Châle Polonais (1928) de Moïse Kisling, sur fond d’étoffe rouge, évidemment.

Les visages rouges de Mané Katz dans La Lecture (1931), sont eux, pleins de vie, même si lourds de fatigue. Des hommes sont rassemblés, autour d’un livre. Des ouvriers certainement. Est-ce un journal ? Est-ce la Torah ? Le mystère rajoute à la profonde humanité de la scène : une communauté de vie partageant des moments durs et fraternels à la fois.

Mais de loin, c’est la Jeune Anglaise (1934) de Soutine qui me retient. Un festival de rouge. Et surtout une expression extraordinaire. Très anglaise justement. Désinvolte et digne à la fois. Si c’est un modèle, elle ignore, princière, le peintre. Si c’est une scène de vie, c’est tous qu’elle méprise. Et comment a-t-il fait, Soutine, en 2 simple traits, pour capter et retraduire cet air bouderie ?

 

Finalement, tout est chair, ou absence de chair.

Il n’y a que des corps.

Et on s’enfonce physiquement, en descendant les escaliers pour poursuivre l’expo, on s’enfonce dans l’épaisseur humaine.

La chute finale est rude.

Pourtant j’aurai dû m’y attendre.

Dernière salle. Un poème de Chagall, en rouge.

Préface de « Nos Artistes Martyrs », ouvrage de Hersh Fenster, recueil des parcours des artistes juifs victimes de la 2nde guerre mondiale (comme Soutine ou Freundlich).

Extraits :

« Conduits aux douches mortelles (…), ils aperçurent la lueur de leurs tableaux non encore peints »

« Les frères d’Israël, de Pissaro, de Modigliani, nos frères – les voici conduits à la corde par les fils de Dürer, de Cranach, de Holbein ».

« La dernière étincelle s’éteint, le dernier corps disparaît ».

 

Avec toute mon amitié,

 

Stéphanie.