LETTRE A LA COULEUR ROUGE
APRÈS CHRISTO ET JEANNE-CLAUDE - PARIS! A POMPIDOU

Centre Pompidou (Paris), le 16 septembre 2020.

 

Ma chère Rouge,

 

Révision d’humanités au collège hier soir.

Pologne ? Varsovie.

Islande ? Reykjavik.

Réminiscences douloureuses des interros de géo d’il y a quelques années…

Estonie ? Tallin.

Grèce ? Athènes.

Monténégro ? Euh…

Macédoine ? Euh…

Mince, on ne les avait pas ceux-là, ‘à l’époque’. Nouvelle génération , nouveaux pays.

Bulgarie ? Sofia.

Je réalise soudainement que ces longues litanies théoriques cachent – en fait – de vraies réalités. Derrière la Bulgarie, une coïncidence heureuse : lundi, je commence un roman de Julia Kristeva et mercredi me voilà à Pompidou face aux travaux de Christo. Tous les deux d’origine bulgare.

Promis, même si avec Christo ou Kristeva, je ne peux pas inventer de moyen mnémotechnique, Sofia restera éternellement gravée dans ma mémoire.

 

Toujours est-il, ma chère Rouge, qu’aujourd’hui, à Paris, tu étais présente un peu partout.

Et je pourrais ici entamer autre une longue litanie :

  • rouge idéologie : dans l’étoile du stalinisme derrière les bancs d’école sur une vieille photo de classe de l’enfance de l’artiste ;

  • rouge révolte : dans les lèvres de Precilda de Guillebon (que Pompidou introduit comme femme de, cliente de, mère de, et modèle de  … sérieux ?)

  • rouge espoir : dans les traits des croquis préparatoires des projets de Christo qui indiquent l’emplacement de l’œuvre en devenir ;

  • rouge projet : dans les combinaisons des plongeurs et les tenues des guides de haute montagne de Chamonix, qui de concert, les uns sous l’eau, les autres dans les airs, font glisser les immenses pans de toile qui vont recouvrir le Pont Neuf.

 

Difficile de rester indifférent à la masse de travail cachée derrière les installations de Christo. Le ballet aquatique et aérien de ces étranges bonhommes rouges au-dessus de la Seine n’en est que l’aboutissement. Des années de négociations, de dimensionnement, de planification, de sollicitation , d’anticipation. Des tonnes de matériaux, des milliers de kilomètres parcourus, des heures de discussion, des centaines d’intervenants. Ma fibre d’ingénieur ne résiste pas, ma tête tourne, mon cœur bondit, je visualise les outils de gestion, je dessine les ramifications, j’emboite les étapes les unes après les autres.

Mais surtout, au final, ce que je ressens le plus intensément ce sont toutes ces énergies aujourd’hui éteintes et invisibles. 

C’est assourdissant. 

Faire. 

Faire et puis défaire.

 

Difficile de ne pas ressentir la volonté inépuisable de cet homme, sa fidélité, son obstination.

Car si les projets sont de plus en plus grands, de plus en plus fous, ils restent portés par le même désir initial, celui de recouvrir, d’emballer. Et ses surfaces d’empaquetage – de ses débuts – sont textures sublimées, irrégularités révélées. Il suffit d’une tache rouge pour faire tout basculer : c’est un corps qui est accueilli sous ces toiles, et le geste devient tendresse, caresse, protection, révélation des formes, suggestion d’une profondeur. 

A la fois surface et profondeur.

D’ailleurs, faut-il les opposer ? Surface et profondeur.

Kristeva, elle, tranche brutalement : « Les peintres n’ont pas d’âme, c’est bien connu : des êtres tout en surface ». Ouch !

Avec toute mon amitié,

Stéphanie.

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