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LETTRE À LA COULEUR ROUGE
APRÈS INÈS LONGEVIAL AUX SERRES DE PANTIN

Grandes Serres (Pantin), le 26 janvier 2021.

 

Ma chère Rouge,

 

On ne peut renier complètement ce qu’on est. Et je suis ingénieure.

 

L’endroit est impressionnant, presque magnétique. Et pour être honnête, j’ai plus envie de me plonger dans le décor que de suivre les néons pour aller voir l’expo. Je suis happée par les mille indices industriels que tu glisses sur mon chemin, ma chère Rouge, un système d’arrêt d’urgence, un dispositif d’ouverture de secours pour porte automatique, le ressort du matériel de pesage, une vanne – rouge aussi – à côté d’un urinoir (réminiscence Duchampesque ?)…

Mais là, dans l’immensité des vestiges d’opérations logistiques passées, se dressent trois petits murs blancs. Quelques spots soigneusement placés créent l’espace. Et dans le froid de l’hiver, dans celui des machines arrêtées depuis des lustres, dans celui du corps qui a réussi à braver le temps pour s’enfoncer jusque Pantin, dans ce froid, la rencontre se fait. C’est indéniable.

 

D’Inès, on ne connait que ce qu’elle montre sur Insta. Et on a l’impression de la connaître, de maîtriser ses toiles par coeur. 

Mais rien ne vaut la rencontre physique avec les œuvres. Et ce n’est pas une impression de déjà-vu qui nous saisit, mais c’est un plongeon dans l’intimité. Inès, ce n’est pas juste un phénomène (et pourtant, pourtant, c’est que j’ai voulu croire jusque-là), Inès, c’est un univers.

 

Dans ce monde qui s’ouvre à moi, ma chère Rouge, tu es peu là, et tu n’es que tout petits détails : des lèvres marquées, une ombre d’aisselle, une courbe de sein… Et à chaque fois tu n’es pas seule. Si on s’approche de toi, on voit le coup de pinceau qui t’a donné naissance, et on voit surtout la couleur qui t’a précédée. Sous toi, il y a eu un vert ou un orange ou un bleu qui transparait encore (si on veut un indice il suffit de regarder les tranches des toiles, la couleur de la sous-couche y déborde parfois). Plusieurs couches fines de couleur qui se superposent. Un peu comme toutes les surfaces du derme, car finalement dans cet univers, tout est peau.

 

C’est beau. 

Et pourtant… un malaise me saisit.

Des couches minces de couleur, ce sont des couleurs diluées, ce sont des couleurs posées à la hâte. Une hâte qui permet de produire frénétiquement, peut-être, mais une hâte qui ne dit pas vraiment la densité des couleurs, une hâte qui les dissout presque.

Comme si elle voulait effacer ces femmes au lieu de les faire advenir.

Leur regard, d’ailleurs, confirme cette impression. Un regard dense et mystérieux, à la limite de l’arrogance. Comme si elles disaient « tu crois me connaître, mais tu ne pourras jamais me saisir ». Une distance qui se creuse, des femmes qui nous échappent.

Pourtant les oeuvres sont bien là. Dans ce froid qui commence à me saisir, dans cet espace trop grand pour elles, dans cette improbabilité, elles sont là.

Miracle de la présence. 

« Miracle de la présence, si l’on veut bien l’approcher par la signification étymologique de ce mot : est miraculeux et admirable, ce qui contre toute attente s’offre au regard. (…) La présence, c’est le monde à portée de main ». (P. Dethurens, dans L’émerveillement : de la présence dans la poésie et l’art modernes).

Contre toute attente…le monde à portée de main.

Après tant de mois de privation d’œuvres d’art, la semaine où le Centre Pompidou annonce sa fermeture pour des années, un monde est à portée de main.

Alors, l’espoir est permis.

Avec toute mon amitié,

Stéphanie.