LETTRE À LA COULEUR ROUGE
APRÈS BRAUNER A MAM

Musée d'Art Moderne (Paris), le 23 septembre 2020.

 

Ma chère Rouge,

 

J’aurai dû m’y attendre.

J’aurai dû savoir qu’elle serait là.

Et pourtant ... 

Je me suis laissé surprendre.

Je suis tombée sur elle, étonnée et heureuse la revoir, ici. 

« La rencontre du 2 bis rue Perrel ». Cette toile hybride entre Brauner et Rousseau. Pour la première fois de ma vie, je retrouve une œuvre, la même, celle que j’ai découverte dans une autre expo quelques mois plus tôt. 

C’est un peu comme une bonne vieille copine, un visage familier dans une foule d’inconnus.

Alors la connaissant déjà, je la regarde autrement. 

Et maintenant qu’on est bonne copine, je la laisse me parler. 

Que me dit-elle ? Elle me dit qu’elle comprend que, comme le Conglomeros, j’aimerais avoir 6 bras pour faire face au quotidien, elle me dit que, comme le Conglomeros je devrais peut-être me poser, me reposer, et pourquoi pas m’envoler pour le faire au loin, au bord de ce fleuve (l’Amazone ?). Elle sait que je suis libre dans mon âme mais peu de mes mouvements. 

Elle me dit aussi que,  puisqu’il faut revenir à la réalité, mon obsession du moment sur les mains – tout autant que celle de Brauner sur les yeux - est la bonne puisque c’est la mienne.

C’est décidemment une bonne copine.

 

Je lui souris une dernière fois quand je revois cette signature – rouge et étrange – qui m’avait attiré l’œil la fois précédente, et je vais à la rencontre de tous les autres travaux que je ne connais pas. Ne sait-on jamais ? Peut-être certains d’entre eux deviendront de bons copains.

 

Peut-être « L’étrange cas de Monsieur K » qui me laisse osciller entre amusement et désespoir ? Peut-être la série « Anatomie du désir », qui me fait sourire à mon grand étonnement ?

 

Peut-être « Le portrait de Madame RB » ? Il est hypnotique. Un peu constructiviste, les formes géométriques se superposent, un peu cubiste, les plans se confondent, un peu futuriste, une idée de mouvement rapide se dégage … mais surtout malgré tout une grande douceur, cette femme par son visage abaissé, par son sourire naissant qu’on devine, nous invite à une douce rêverie.

 

Mais c’est une nouvelle fois toi, ma chère Rouge, qui me le révèlera. Ce sera « L’homme idéal ». Sur une planche rouge-brun, un bonhomme dessiné à la cire comme on le faisait enfant, avec des bras en bâtons, 5 traits en étoile pour les mains, une tête ronde, un ovale écrasé pour le corps. 

Et 5 compartiments-organes, un pour le cerveau, un pour le cœur, les poumons, l’estomac et le sexe. Et à l’intérieur, des dessins d’une finesse surprenante associée à des mots. L’estomac est « robuste vision douce », les poumons sont « fière admirable ». Poésie. Je ne saisis pas le sens, mais je devine l’intention.

Elle est glaçante d’ailleurs, son intention. Elle devient explicite un peu plus loin dans une lettre qu’il adresse à Picasso, alors qu’il s’est isolé, contraint et forcé par la situation, dans les Hautes Alpes pendant 3 longues années à l’abri des terreurs totalitaristes de la guerre. Seul, esseulé, isolé. 

«Déporté, mon cœur et presque la totalité de mon intelligence, je reconstruis mon corps épars » . 

Une solitude immense, puisqu’il ne lui reste que son corps, une solitude animale.

 

Loin, très loin de la solitude de Fernando Pessoa, solitude triste mais chérie, solitude qui cherche l’universalité :

« J’écris, plein de tristesse, dans ma chambre paisible, seul comme je l’ai toujours été, seul comme je le serai toujours. Et je me demande si ma voix – en apparence bien peu de choses – n’incarne pas la substance de milliers de voix, la faim de se dire de milliers de vies, la patience de millions d’âmes soumises. »

Comme si on était finalement jamais vraiment seul.

Avec toute mon amitié,

Stéphanie.

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